Hernie discale

Stuttgart, mars 2009

Hernie discale

Hernie discale, acte II. Ouille ! « Les étoiles de la douleur se mettent à scintiller », comme disait Gainsbourg, certes en des circonstances bien différentes (dans la chanson poétiquement intitulée Panpan cucul). La période à risque propice à l’apparition du mal se situe entre trente-cinq et cinquante ans. Avant ladite période, jeunesse !… insouciance !… on cavale à poil, in naturalibus, à travers les champs de blé !… ah ! souplesse et élasticité de la colonne vertébrale qui encaisse sans broncher tous les outrages ! Après les cinquante ans, le gloubi-boulga à l’intérieur des vertèbres durcit, la colonne elle-même commence à rouiller un peu, voici venu l’automne de la vie et les premiers frimas… Eh oui ! une fois le col passé, fatalement on passe en mode « descente » et la pente irrésistible nous ramène inexorablement à la Terre Mère. Certes, mais au moins la probabilité d’expulsion du noyau gélatineux à l’extérieur du canal rachidien diminue sensiblement, c’est déjà ça.

A l’âge précoce de trente-quatre ans, je me suis donc colleté avec une hernie discale, causée par une activité physique trop soutenue lors de travaux de nettoyage de mon garage, qui fut aussi – et ça m’est plus pénible de l’évoquer – favorisée par un état de fatigue psychique. Impossible de rester assis plus de cinq minutes, une douleur insoutenable me tourmentait la jambe gauche. Plusieurs mois d’exercices physiques, de remise en place de mon corps au centre de moi-même, furent nécessaires pour recouvrer la majeure partie de ma souplesse perdue et un usage normal de ma colonne vertébrale.

Nous voici en mars 2009, et patratas ! la rechute. Je me soupçonne d’avoir manqué de présence d’esprit il y a deux mois en décidant à la va-vite de soulever comme un con une cantine pleine jusqu’à la gueule de CD, alors que je recherchais un coffret d’œuvres de Mozart orchestrées par Menuhin. J’en paie maintenant le prix. Cela dit, grande question : les symphonies no 38 à 41 méritaient-elles qu’on se casse un peu le dos ? Oui ?… Peut-être ?… Bon, reconnaissons qu’il existe cependant des moyens moins douloureux d’y accéder.

Me voici reparti pour une série d’exercices physiques… J’ai meilleur espoir cette fois-ci, le processus visant un retour à la normale ne devrait prendre que quelques semaines (durant lesquelles je vais bosser allongé sur un lit !).

Comment remettre son corps au centre de soi-même ? Voilà une question plus importante encore dont les écoles, particulièrement en France je le crains, ne se saisissent pas, ou pas suffisamment. Résultat : on se retrouve gros Jean comme devant ingénieur en informatique (enfin, attention là, lead IT architect, un peu de respect et de considération, que diable !), avec des doigts agiles pour taper promptement des textes sibyllins sur un clavier, des yeux pour lire des signes sur un moniteur, un cerveau pour concevoir des logiciels destinés à accroître les bénéfices déjà énormes d’une grosse multinationale – donc au mieux inutiles, et au pire nuisibles – et une paire de fesses calées des heures entières au fond d’un siège de bureau, le reste du corps étant devenu accessoire.

Eh bien, le reste s’est rappelé à mon bon souvenir.

Cette histoire d’école me turlupine… Bon, je vais caricaturer excessivement, mais grosso modo, l’école accouche soit de manuels, soit d’intellectuels. Les premiers dégagent assez vite du système pour rejoindre les rangs nombreux des chômeurs ou ceux des travailleurs mal payés dont le corps trop sollicité est définitivement esquinté à l’arrivée de la cinquantaine. Les intellectuels continuent l’aventure scolaire plus longtemps en se pliant avec aisance aux exigences d’un modèle éducatif qui donne essentiellement la part belle au calcul matriciel et aux dissertations sur le corpus sartrien (ou proustien, schopenhauerien, faulknérien, cartésien, etc., enfin vous voyez le genre). Les activités plus manuelles, qui nécessitent une participation accrue du corps, sont poussées peu à peu vers le bas-côté.

Cédric T., un de mes camarades de lycée, trouva grand réconfort dans la poursuite d’études favorisant les années passant toujours plus les matières intellectuelles. Il était gentil, la gentillesse même, modeste, très timide, un peu empoté, de petite taille et très intelligent, d’une intelligence vraiment supérieure à la moyenne. Une grosse tête bien remplie, bien faite aussi, sur un corps malingre. Une tête d’autant plus grosse que ses cheveux frisés formaient une sorte de coupe vaguement afro qui accentuait son volume. Comme il se trouvait dans une classe d’allemand première langue, d’enfants de profs et de gens très bien, il n’eut à souffrir ni de méchanceté ni de cruauté quelconque, alors qu’il constituait une cible franchement facile (là, je caricature encore… on trouve aussi des tortionnaires en puissance dans les milieux « convenables », mais dans le cas relaté ici, la classe ne comptait point de sadique). Juste une fois, il s’est pris le ballon de foot en pleine poire, du brutal, mais il ne s’était pas agi d’un coup volontaire. Il se trouvait juste là, immobile au milieu du terrain, au mauvais endroit, à attendre que le match sans intérêt auquel il était forcé de participer veuille bien se terminer. La trajectoire parfaite et tendue du ballon… et ce bruit sec, ce transfert instantané d’énergie… le ½mv² qu’il s’est pris dans le nez lors de l’impact du projectile… Inoubliable ! J’ai encore l’image gravée profondément dans mes neurones.

Je ne souhaite pas à Cédric de se trouver maintenant dans une situation similaire à la mienne. Mon corps oublié, sous-employé au quotidien pendant tant d’années, déséquilibré, craque au moindre effort un peu brusque.

Bon, il va falloir retravailler tout ça, trouver un angle d’attaque pour retourner la situation, la « positiver », et générer du mieux vivre. Se fixer d’abord des objectifs modestes, restreints, mais atteignables, et continuer sans cesse l’ouvrage. On verra bien.

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