14 août 2016, Stuttgart – Bratislava

Départ de Stuttgart à 9 h 37. Pas évident de trimballer le vélo dans le train. Mais dans l’ensemble, un voyage sans histoire. Une correspondance à Salzbourg et une autre à Vienne. Arrivée à Bratislava à 17 h 44. Facile de voir qu’on entre dans la capitale : d’un seul coup, au bout des champs s’élèvent des barres de béton coloré. On passe de l’horizontal au vertical.

Petit tour rapide au centre-ville historique, dominé par un grand château blanc. Puis, 10 km à travers les quartiers périphériques pour atteindre le camping. Beaucoup d’immeubles, comme dans les cités de l’ex-ceinture rouge de Paris. Ils sont dans l’ensemble plutôt en bon état, en tout cas vus de l’extérieur. Au pied des tours, des parents et grands-parents se promènent avec des enfants en poussette. C’est le week-end. Ambiance paisible et familiale. Pas d’ados en capuche qui tiennent les murs.

Arrivée au camping Zlaté piesky. Entrée bétonnée et imposante dans le style communiste, un brin délabrée. Atmosphère populo désuète dans ce vaste espace bordé par un grand étang où les baignades sont autorisées. Au-delà du plan d’eau, des voies rapides, et encore derrière vers l’Est on entend les réacteurs des avions qui circulent sur et au-dessus des pistes d’un aéroport. Du côté Nord, des voies ferrées. Bref, tout cela ne respire pas trop le bucolique. Cependant, prix imbattables : 7,15 euros pour une nuit. Des spaghettis à la viande, au fromage râpé et au ketchup accompagnés d’une pinte de bière coûtent moins de 5 euros. Sur la carte, ce plat porte le nom de spaghettis à la bolognaise.

Nuit tranquille sous la tente. Mon vélo reste à côté d’elle, avec l’antivol qui bloque la roue arrière. J’en ai vu plein d’autres passant la nuit dehors, malgré les avertissements à propos du risque de vol postés à la réception. Il est même recommandé de laisser sa bicyclette dans un petit garage fermé à clef situé à côté du local de la sécurité. Je suis essentiellement entouré de touristes italiens, hollandais et allemands, la plupart en camping-car.

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15 août 2016, Bratislava – Pezinok

Le lendemain à 7 h, plus de vélo !

J’ai l’impression de ne pas être encore bien réveillé. Mauvais rêve. Et pourtant, pas de doute : ma bicyclette s’est bel et bien envolée. Je discute avec mes voisins allemands, un couple avec enfants qui pratique le cyclotourisme. Leurs vélos ont eux aussi passé la nuit dehors. Seul le mien a disparu. Je téléphone à Élisabeth, j’envisage de repartir à pied vers la gare pour retourner à Stuttgart. Après la douche, je rends visite aux gens de la sécurité. Ils occupent un petit local à l’entrée du camping. À côté, il y a même un mini poste de police encore fermé en cette heure matinale. L’employé de la sécurité, un costaud pas rasé à la voix cassée par trop de cigarettes, me dit (en allemand) : “Le vol de vélo ici, eine Katastrophe.” Je lui prie pour la forme et sans illusion de bien vouloir ouvrir la porte du garage mis à la disposition des campeurs.

J’entre dans la pièce. Surprise !… ma bicyclette s’y trouve. Un sac qui ne m’appartient pas repose sur le porte-bagages. Personne parmi le personnel de la sécurité ne semble savoir qui a transporté l’engin avec sa roue arrière bloquée par l’antivol. Cela n’a pas dû être une partie de plaisir. À la réception, l’employé ne peut pas plus fournir d’information concernant l’affaire. Bizarre… Le vélo est bien là, dans un état impeccable. J’appelle à nouveau Élisabeth, ma découverte de la Slovaquie peut commencer !

Début du programme du jour avec une virée au centre de Bratislava, histoire de le revoir sans se presser. Je roule 10 km avant d’atteindre la vieille ville. Montée raide afin d’accéder à l’esplanade devant le château. Je photographie d’en haut le Danube, large, majestueux, qui suit paisiblement son cours vers l’Est. Vue panoramique sur les toits de la capitale. Un touriste asiatique prend quelques photos depuis un point particulier, court à toute allure jusqu’à un autre point qu’il juge intéressant, prend à nouveau des photos, et continue ce manège en couvrant toute la surface de l’esplanade.

Descente pour se balader dans le cœur de ville. Joli, pas très grand, touristique. Belles façades Renaissance. Des couleurs douces. La statue rigolote d’un Napoléon pensif se dresse devant l’ambassade de France. Il est debout, accoudé sur le dossier d’un banc, l’air un poil renfrogné, avec le postérieur pointé vers l’entrée du bâtiment diplomatique. Des touristes en short et casquette se font naturellement prendre en photo avec lui. L’ambassade, comme c’est souvent le cas un peu partout dans le monde, est logée dans un élégant immeuble situé dans un bien beau cadre, en l’occurrence une grand’ place pavée.

Passage devant le Palais présidentiel. À deux pas de là, pause sandwich dans un parc avec une fontaine en triste état, un truc en béton construit après la guerre, sans doute conçu initialement pour durer 1000 ans, et qui n’a pas été rénové depuis des lustres. En arrière-plan, un immeuble bien rectangulaire, bien gris, bien communisme triomphant, lui aussi plutôt délabré.

Puis, 10 km pour retourner devant l’entrée du camping. Un panneau informe que dans les années 70, un avion de ligne a terminé sa course dans l’étang. C’est à cet endroit que commence ma route vers la région viticole des Petites Carpates. Il est temps d’y aller. Je pars avec en tête la bénédiction de mon camarade Hans du volley-ball. Elle m’accompagnera jusqu’au bout. Grâce à elle, rien de mal ne pourra m’arriver. Enfin, c’est le principe du truc. On verra bien. Et puis, si ça ne va pas, un retour en train à Stuttgart ne devrait pas poser trop de difficulté. La bénédiction en question : “Ultreia, Ultreia, et Suseia, Deus, adjuva nos! Auch mit dem Klapprad.”

18 km sur terrain plat. Pas toujours évident. Je roule le long d’un tout petit canal sur un chemin recouvert d’herbe qui freine ma progression.

Arrivée à Pezinok vers 15 h. Je suis fatigué, je m’arrête ici. Hôtel Vinársky Dom, 41,33 euros avec petit-déjeuner. Très bien, je prends !

Promenade dans le centre de taille modeste. C’est un peu touristique, cependant tranquille. Je bois un verre de vin blanc du coin à la terrasse d’un café. À 18 h, messe dans l’église catholique (dont la façade a besoin d’un coup de peinture). Je m’y attarde. Une quinzaine de paroissiens à l’intérieur. Mais, point de curé ! Tout le monde fait face à un maître-autel vide. Deux dames du public agenouillées devant les autres récitent au microphone un texte qu’elles connaissent par cœur. Les gens assis derrière répondent à l’unisson. Une affaire bien rodée.

Dehors sur la place, il fait bon. J’ai en vue pour le dîner un yufka kébab (kebab v tortile en langage local). Le vendeur me parle des attentats qui ont frappé la France récemment. Il fait preuve de compassion, malgré des mots maladroits qui ne me semblent pas avoir grand sens. J’acquiesce en souriant à chaque fois qu’il attend une réaction de ma part. L’intention du bonhomme est certes sympathique, mais les conditions ne sont en tout cas pas réunies pour entamer un grand débat sur la proportion de déterminisme sociologique et celle de liberté jouant un rôle dans les actes de jeunes paumés devenus des terroristes fous. Mon kébab est prêt ! Il est temps de reprendre des forces.

Plus tard, dans le jardin public, un paon blanc de la tête aux pieds se pavane dans la lumière déclinante du jour.

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16 août 2016, Pezinok – Dobra Vodá

Le trajet du jour a pour point de départ Pezinok et aboutit dans la pampa, au bord d’une clairière située à 7 km à l’est de Dobrá Voda, quelque part dans une épaisse forêt des Petites Carpates.

Début de la journée avec un petit déjeuner roboratif. Puis, en route pour le château de Červený Kameň. Bonne grimpette pour l’atteindre, heureusement en partie à l’ombre des arbres. En haut, un bel ensemble architectural dans un joli cadre, avec plusieurs expositions à caractère historique, un musée et un café. Descente pour retrouver mon itinéraire prévu. Je progresse dans une plaine bordée par les modestes montagnes des Petites Carpates, sur la route du vin. La région semble riche. Voitures récentes, maisons bien entretenues. Là où il y a du vin, l’argent coule aussi, c’est la règle. Plus loin, un assez gros trafic. Beaucoup de camions circulent. Nombreux sont ceux qui laissent derrière eux une odeur de fumier mêlée à celle du diesel. Parfois, la chaussée se rétrécit soudainement. Désagréable et un peu dangereux. Pire encore que les camions : les larges autocars qui sillonnent les routes slovaques. Chaque fois que l’un d’entre eux me double, bien garder son cap, les mains un rien crispées sur le guidon.

Pause déjeuner dans un coin paisible, au bord d’une retenue d’eau entourée de coteaux boisés, sous une couche de nuages immobiles. Un petit paradis silencieux où le temps s’écoule lentement. Dans l’après-midi, à Smolenice : une forteresse imposante domine la plaine depuis une éminence. Arrivée à Trstín, où je comptais dormir. Village sans attrait étiré le long d’une route sur laquelle, là encore, beaucoup de camions passent. Je demande à deux dames assises sur un banc où je pourrais loger pour la nuit. Elles ne comprennent pas l’anglais, ni l’allemand, ni le français. Je leur lance : “Hôtel”. Elles me répondent un truc du genre “Jablonitza” en m’indiquant la direction que de toute façon, j’envisageais de prendre.

J’avance en montant sans cesse, frôlé de temps à autre par un camion. Au bout de 4 km,  fin du stress : un embranchement me permet enfin de quitter l’axe principal. J’emprunte alors une voie qui s’enfonce dans la forêt. Au début, très agréable. Un amour de petite route semblable à une paisible départementale de la campagne française. Puis, avant Dobrá Voda, l’état de la chaussée se dégrade subitement. La route s’est muée en un chemin sérieusement défoncé. Ça monte sans cesse. Je dois par moments mettre pied à terre pour pousser le vélo. Un sentier agréable pour un randonneur pédestre peut s’avérer absolument infernal pour un cycliste. Alors que je progresse laborieusement, 5 biches environ surgissent des fourrés, une vingtaine de mètres devant moi. Gracieuses et rapides, elles disparaissent presque aussitôt. La forêt les a de nouveau avalées, et je reste seul sur mon chemin incertain à suer comme un forçat.

Arrivée à Dobrá Voda, petit village silencieux, dans une vallée, au milieu de champs entourés par la forêt. En slovaque, “Dobrá Voda” signifie “bonne eau”. Pause dans un bar sur la place de l’église. La patronne est souriante, mais ne parle apparemment que le slovaque. Je communique avec elle en mélangeant français, anglais et allemand pour commander de l’eau, une bière, un eskimo et deux gaufrettes. Dans le bar, 3 piliers, la cinquantaine, en mode veille. Après avoir bu ma bière d’un trait, je mange l’eskimo assis devant la fontaine du petit jardin public qui jouxte l’église. Comme dirait Charles : “Luxe, calme et volupté.”

Pas d’hébergement à Dobrá Voda. Je compte suivre le conseil de mon guide allemand et trouver une clairière pour planter ma tente, dans la forêt au-delà du village. Je reprends donc la route, armé de mon application GPS grâce à laquelle je repère les lieux susceptibles de convenir.

Dans ma tête depuis ce matin, L’Ostendaise de Jacques Brel, un rien adaptée aux conditions du terrain : “Il y a deux sortes de gens. Il y a les vivants, et ceux qui sont en vélo.”

Chemin dur, en pente à travers champs, du brutal sous un soleil irradiant. Je progresse à petits pas en direction de la forêt, sur un mélange de caillasse et de terre sablonneuse. Il faut une fois de plus mettre pied à terre et pousser le vélo. Un tracteur me rattrape et se gare à gauche, sur une parcelle devant moi. Un homme de cinquante ans au moins en descend avec son fils, un ado. Le paysan s’adresse à moi, je réponds en anglais que je ne parle pas le slovaque. Il commence à me poser des questions dans sa langue et son garçon traduit dans un anglais approximatif. J’ai droit aux classiques : “D’où viens-tu ?”, “Tu vas où ?”, “Depuis combien de jours roules-tu ?”, “Quelle est ta nationalité ?”. Puis, il me demande si je suis marié. Il voulait peut-être caser sa fille ! Je réponds par l’affirmative à la dernière question. Curiosité rassasiée, salutations cordiales du paysan, volte-face et séparation. Le chemin m’attend, je n’en ai pas encore tout à fait fini avec lui. Je franchis l’orée de la forêt. Vers 18 h, j’atteins une clairière indiquée sur ma carte. Stop ! Ici, exactement ce qu’il me faut. Je ne pédalerai pas un mètre de plus. Je plante ma tente et grignote un coup. Contemplation des alentours. C’est idyllique, comme un petit lac d’herbe vert clair encerclé par les hautes colonnes des arbres, perdu dans un pays de montagnes vert sombre et arrondies. Parfait !… À part les moustiques.

Mais, à l’autre bout de la clairière, je repère soudainement un 4×4 !

Un 4×4…

Les coins sans l’ombre d’un être humain se font décidément bien rares sur cette planète. Intrigué, je m’avance lentement d’une dizaine de mètres en direction du véhicule, je marque ensuite une pause, puis reprends la marche, suivie à nouveau d’une pause, etc. jusqu’à ce que j’atteigne la voiture. Elle est vide, garée sous le branchage de quelques arbres. De l’autre côté, au milieu des feuilles à trois mètres de hauteur, un abri de chasseur. Je suppose que quelqu’un s’y trouve, cependant personne ne se manifeste. À 70 m de là, j’aperçois au bout de la clairière une sorte de petite stèle en bois. Elle se trouve en pleine ligne de mire de la cahute. Je suis trop curieux, je m’approche de la stèle. C’est possiblement imprudent de ma part. Par terre, des grains de maïs, posés là sans doute pour appâter des bestioles. Je retourne vers l’abri. Le chasseur en sort enfin. Il veut bien entendu savoir ce que je fais ici et s’adresse à moi en slovaque. Je lui fais signe que j’ai pédalé et que je vais dormir sous ma tente. Il grommelle un truc en guise d’approbation et ferme sa porte. Je reviens à mon bivouac. Je l’entends au loin souffler dans un appeau. Tôt ou tard, ça va peut-être canarder. On verra bien.

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17 août 2016, Dobra Vodá – Trenčín

Finalement, pas entendu de coup de feu. En revanche, j’ai eu droit toute la nuit au clapotis de la pluie sur la toile de la tente, qui a bien résisté. Debout à 6 h. La prairie fume, éclairée par quelques rayons de soleil. Superbe. Et le 4×4 s’est volatilisé. Rempaquetage, petit déjeuner sommaire. À 7 h, c’est reparti. Chemin ardu en descente à travers la forêt. Ça regorge de flotte. Partout, des flaques, de la terre détrempée, des gouttes que les arbres m’envoient sur la tête. Bien après la fin de la pluie, l’eau continue de tomber en sous-bois.

Je quitte le royaume des arbres pour pénétrer dans un petit hameau entouré par les montagnes et surplombé d’un cimetière. Parmi les tombes, une seule arbore une étoile rouge à la place d’une croix. C’était un partinzansky sovietisky truc chose. Je poursuis ma route. De temps à autre, un joli château qui domine la vallée. Hier, du côté de Pezinok, le paysage me rappelait l’Alsace : une large plaine bordée par une chaîne de petites montagnes, avec des coteaux couverts de vignes. Là où je passe maintenant, c’est plutôt l’Aveyron. Petite route paisible, vallée encaissée, une rivière au fond et des deux côtés, des sommets arrondis.

Ravitaillement à Krajné. En Slovaquie, pas de village sans une épicerie (potraviny, en langage local), voire deux ou plus. Même chose en matière de bar. Je roule confortablement sur le bitume jusqu’à Nové Mesto, une commune de taille moyenne qui ne semble pas présenter un grand intérêt. À la sortie de la ville, sur la voie surplombant une autoroute, je passe devant un homme recroquevillé sur un petit carré d’herbe. Son corps sursaute sous l’effet d’un spasme. Cinquante mètres plus loin, un chat noir mort gît au bord de la chaussée, probablement balancé d’une voiture quelques heures plus tôt. Et encore derrière, un pont enjambe la rivière Váh, que je m’apprête à suivre jusqu’à Trenčín. Je prends une photo du cours d’eau. À ce moment précis, je repense au gars allongé. Peut-être est-il vraiment mal en point ? Pour la première fois de ma vie, je compose le 112. Une femme décroche le combiné et me parle en slovaque. Je lui réponds en anglais. Elle ne comprend rien, et ajoute : “Moment, moment.” Elle va quérir le collègue compétent, the right man for the job. Environ trois minutes plus tard, un standardiste me baragouine à l’autre bout du fil un truc approximatif en anglais. Ça va être laborieux… Je lui explique, toujours en anglais, ce que j’ai vu, peut-être que l’homme couché par terre a besoin d’aide. Mon interlocuteur ne pige pas un traître mot, pas plus que sa collègue. Au bout de plusieurs tentatives sans succès, j’en ai marre de pédaler dans la semoule à la crème anglaise et je bascule vers l’allemand. Tout à coup, l’éclaircie ! Il saisit bien mieux ce que je me tue à lui dire depuis deux ou trois minutes. Dans ce pays, il vaut mieux laisser tomber Shakespeare au profit de Goethe, on a plus de chances ainsi de faire passer le message. Quant à Molière, laisse tomber. Mon interlocuteur comprend désormais certes mieux, mais ne semble pas se faire de souci outre mesure. Il s’imagine sans doute que c’est juste un pochtron de plus qui roupille au bord de la route. Il n’a sans doute pas tort. Une fois le coup de fil terminé, je rebrousse chemin. Je constate alors que l’homme se relève tranquillement, retire son t-shirt et se recouche dans l’herbe. Il n’a finalement pas l’air en besoin d’assistance médicale immédiate.

Fin de l’intermède. J’emprunte un étroit chemin de terre en haut d’une digue qui court le long de la rivière Váh. La progression est un poil ardue, mais dans l’ensemble, ça va. J’atteins un passage à gué pour franchir un ruisseau. Plouf ! C’était inévitable, je plonge un pied dans l’eau. Plus loin, dans un village, pause dans un troquet où les fumeurs restent assis à l’intérieur alors que la terrasse est laissée libre pour moi !

Arrivée à Trenčín, au bord de la Váh. Un bien joli coin. Un château sur un roc domine la cité dont le cœur est occupé par une grand’ place allongée ceinte par des maisons Renaissance majestueuses. On s’active dur dans le secteur pour bâtir un nouveau pont. Un terrain de camping s’étend sur la majeure partie d’une petite île située en face du centre-ville. Patronne sympa. De là, on peut bien admirer le château. Je plante ma tente au soleil pour la faire sécher. On bricole ici aussi. Des gars venus de Tchéquie (me semble-t-il) montent une scène. Une fête se prépare. À quelques pas de là, des pagayeurs italiens logent dans une poignée de huttes. Plusieurs hommes traînent ensemble devant celles proches de ma tente. Je suppose qu’ils bossaient sur le pont et que leur journée est terminée. Tous torse nu. Ce ne sont pas des grands blancs comme la plupart des Slovaques. Plus courts sur pattes, bruns, râblés. Des Roms. Sur le chemin des toilettes, l’un d’entre eux me dit deux, trois mots à propos de mon vélo. Je lui réponds en anglais. Malheureusement, ça ne mène à rien. Le gars fait un sourire d’incompréhension et la conversation s’arrête là. Dommage.

J’espère que mes voisins roms ne vont pas faire de bruit jusque tard dans la nuit. Ils forment quand même un groupe de mecs plutôt jeunes, avec pas mal de testostérone dans l’organisme. Et ils n’ont pas l’air de faire partie du club de Scrabble du coin. Leur truc, ça serait plutôt les cartes. Cependant, ils devront probablement travailler à nouveau demain. Et, ils ne semblent pas portés sur la bouteille. On verra bien…

J’ai aussi croisé des Français qui voyagent en camping-car, originaires du 84. Le soir, alors que je me lave les dents à côté des toilettes, j’entends une Vauclusienne sous la douche qui s’exclame avec l’accent : “Oh ! Il y a de belles araignées.” Ces paroles me rappellent le toubib provençal qui annonce à Desproges que oh ! putaing ! c’est le cancer !

Ah oui !… j’oubliais. Aujourd’hui dans la tête alors que je pédalais, toujours Brel. Un mélange de la chanson où tous les enfants sont comme les vôtres et de celle du gaz  (rue de la Madone, c’est pas grand, mais y a de la place).

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18 août 2016, Trenčín – Žilina

Inspirons-nous de Francis Blanche : “C’est curieux cette manie chez les Roms de toujours vouloir parler.” Et fort, et jusque assez tard dans la nuit. Heureusement, après une journée de vélo, je suis bien fatigué, et pas grand chose ne risque de m’empêcher de dormir. Le château d’en face pourrait s’écrouler sans troubler mon sommeil.

Ce matin vers 6 h 45, les Roms ne sont pas encore levés. En fait, ils ne travaillent pas sur le pont, vu que j’entends déjà les bruits du chantier voisin. Leurs voitures portent l’immatriculation “VT”. Pas la porte à côté. Ils sont loin de chez eux, loin de Vranov nad Topľou, qui se trouve au Sud-Est du pays, de l’autre côté sur la carte par rapport à ici. J’ai lu sur le site allemand me fournissant toutes les infos pour mon voyage que bon nombre de Roms habitent là-bas. Selon le site, on trouve à la périphérie de Vechec, une commune voisine de Vranov nad Topľou, un bidonville du genre township sud-africain.

La nuit sous la tente a été frisquette ! J’ai les pieds un peu froids. Des gouttes d’eau ont glissé le long de la paroi intérieure. Mais, ça ira quand même. “Veux-tu que je te dise, gémir n’est pas de mise, au camping.”

Petit déjeuner sur l’île, avec une vue imprenable sur le château. Le soleil réchauffe mon corps en douceur, la journée se présente sous les meilleurs auspices. Cependant, le pain acheté hier pour accompagner ma tablette de chocolat est à l’ail ! Le mélange ail et chocolat produit un goût particulier sur les papilles. Mais l’important, c’est les calories.

Les Roms se lèvent vers 7 h 30. Première cigarette, petit déjeuner sommaire. À 8 h et quelques, ils partent. Moi aussi.

J’avance le long de la Váh sur un chemin de digue pas facile à négocier. Des gros cailloux et des trous remplis de flaques d’eau font gigoter le vélo et tout son barda. Ensuite, passage à la route. Malheureusement, pas une petite départementale avec deux voitures croisées par heure. Il s’agit une fois de plus d’une artère bien chargée, notamment par des camions, plus large que celle d‘après Trstín, et qui empeste aussi le diesel, de temps à autre. Je n’avais certes pas envie cette année de pédaler uniquement sur une piste cyclable plate, pépère et un peu monotone, mais je reconnais que ça serait drôlement plus agréable s’il y en avait plus dans ce pays nonobstant magnifique. Jusqu’à présent, j’ai eu le choix entre d’un côté une route, roulante et très empruntée par les voitures et les camions, et de l’autre, un chemin soit caillouteux, soit tout juste constitué d’une mini-bande de terre courant au milieu de l’herbe, ou alors carrément caché par les graminées, voire, dans sa version la plus cahoteuse, totalement défoncé et recouvert de flaques et de boue.

Emplettes dans l’épicerie d’un bled coupé en deux par la route. À Lednické Rovne, pause déjeuner à côté d’une verrerie, dans un parc somptueux, très vert. En son sein, une tour en ruine se niche au détour d’un chemin dans un bosquet (oh ! sehr romantisch !) et une chapelle blanche surmontée d’une coupole se dresse au milieu d’une vaste plaine herbeuse. Quasiment pas d’âme qui vive ici. Tout ce large espace s’offre à moi. Calme, sérénité, l’air circule. Impeccable.

Je repense au premier château que j’ai visité il y a deux, trois jours. Sur le palier d’un escalier étaient affichées des photos qui exposent différents aspects des lieux tel qu’ils se présentaient dans les années 70, 80 ou 90. Et à chaque fois, un cliché en regard pris en 2015 permet au visiteur de mesurer l’ampleur du travail de rénovation mené à bien depuis la chute du Mur de Berlin. Certains de ces chantiers sont visiblement financés par l’UE. Je note sur mon chemin la présence de nombreux panneaux arborant le drapeau aux étoiles sur fond bleu. Le niveau de richesse des territoires que j’ai traversés jusqu’à maintenant ne me paraît au fond pas si éloigné de celui de l’Europe de l’Ouest. Dans ce pays, tout ce qui doit fonctionner fonctionne, dans l’ensemble. C’est en tout cas mon impression actuelle, vu depuis la selle de ma bicyclette.

Mon vélo Dahon Speed TR est un bon grognard robuste. Grâce à ses 24 vitesses, il passe partout. On peut le plier facilement. J’arrive même à le caser sous la tente ! Vu que ses roues ne mesurent que 20 pouces de diamètre, je ne roule pas bien vite, par rapport à l’effort fourni. Tout le monde me double, absolument tout le monde, même les mémères qui se rendent à l’épicerie du village ! Mon barda me ralentit aussi pas mal. Au passage, les deux sacs de porte-bagages Ortlieb que m’a vendus mon camarade du volley-ball Arpad sont costauds et bien étanches. Un bon achat. Revenons à mon vélo. Il est peint en vert bouteille anglais. Très classe. Avec une couleur pareille, il est forcément parfait. Je croise parfois des dames d’un certain âge qui pédalent sur des modèles anciens de bicyclettes pliantes. Le principe ne date effectivement pas d’hier. Dans les années 80, je sillonnais le lotissement des Bas-Romains sur un Motobécane orange. Ici aussi, de l’autre côté du rideau de fer, il faut croire qu’ils produisaient un genre similaire d’engin, de la marque Eska. J’en ai vu quelques uns, verts ou orange, solides, sans dérailleur (je crois que mon Motobécane, lui, en avait un).

Mon chemin a longé beaucoup de montagnes aujourd’hui. Elles sont plus hautes dans la région. Je commence à naviguer au large du massif des Fatras. En plusieurs endroits, la Váh grossit jusqu’à produire des lacs somptueux. Avant Žilina, petite portion de chemin duraille et fatigant le long de la rivière. Mais au moins, je ne suis importuné par aucune voiture, ni camion. Les cuisses chauffent un peu sur les 15 derniers km avalés sur de l’asphalte, avec un trafic modéré. J’arrive enfin à Žilina, après 85 bornes de pédalage. Pas trop tôt. Je suis bien crevé, fourbu, moulu.

Dans la ville, pas évident de trouver une chambre, car le Rapid de Vienne joue ce soir contre le MSK Žilina. Une armée de policiers s’est postée sur les voies d’accès au stade situé à proximité de la gare. Après deux nuits passées sous la tente, je souhaitais dormir dans un hôtel ou une pension un peu chic. Pas possible, la ville a été prise d’assaut par plein de Viennois. Visiblement, le supporteur de foot autrichien ne rechigne pas à loger dans du cossu, du moment qu’il se trouve à proximité du stade. La réceptionniste d’une pension plutôt haut de gamme affichant complet essaie de ne pas me laisser planté sur le carreau. Bien sympathique de sa part, surtout que je me refuse à faire un km de plus aujourd’hui sur le vélo. Après plusieurs coups de fil infructueux, elle réussit à me dégoter un “hostel” de base à 23 euros la nuit, le Tavros, qui se trouve quasiment au bord de la voie ferrée. Là-bas, on fait dans le simple, le propre et le calme. Le peuple n’en demande pas plus. J’entends juste les trains manœuvrer et siffler de temps à autre. Ça me rappelle Barstow, en Californie. Pas mal de saisonniers, peut-être encore des Roms, logent ici. Je perçois des voix provenant de dehors aux intonations traînantes proches de celles d’hier, et qui prononcent des mots terminés par des voyelles.

Une fois mes quartiers pris, petite promenade au centre-ville. J’engouffre un burger au McDo. Oui, j’avais bizarrement envie d’aller dans ce genre de resto ; ça ne m’était pas arrivé depuis des lustres. Le centre commercial où se trouve la chaîne de fast food me paraît architecturalement… pas mal ! Moi qui en général évite ce genre de coin, ça me dépayse un peu.

La cité plongée dans l’obscurité du début de soirée m’a l’air charmante. Une longue rue piétonne partant de la gare débouche sur une grand’ place surplombée par une seconde grand’ place. Entre les deux se dressent les tours vert de gris de la cathédrale illuminées dans la nuit. Cela mérite le coup d’œil. La ville me plaît. Je suis fatigué. Demain, je prendrai une journée de pause à Žilina.

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19 août 2016, Žilina

Aujourd’hui, au km 224, pause à Žilina. Mon hostel se trouve dans le petit Barstow du coin, au bord d’une route traversant la zone industrielle. En face, une multitude de voies ferrées où des trains manœuvrent. J’entends depuis ma chambre les locos klaxonner, ce qui ne me dérange pas vraiment, en fait. L’hostel me convient. J’y reste pour dormir ce soir.

J’écrivais hier quelques remarques à propos de l’UE, en partie grâce à laquelle les communes de Slovaquie visitées jusqu’à maintenant présentent dans l’ensemble un visage plutôt soigné, y compris dans les zones d’immeubles. Certains bâtiments mériteraient néanmoins un coup de peinture : les églises. Au milieu de villages proprets, leur façade et leur toit donnent parfois des signes de fatigue.

Hier aussi, je ne manquais pas de dithyrambes à propos de mon vélo qui n’avance pas bien vite. C’est vrai qu’il est chouette. Cependant, quelques vitesses ne passent plus correctement. Par intermittence, j’endure une situation un peu éprouvante où tous les 20 m environ, la chaîne décroche. Clac ! Pendant une fraction de seconde, je pédale dans la semoule. Déplaisant. J’ai repéré la veille au soir quelques magasins de vélos. Ils pourront peut-être me sauver la mise.

À part ça, au programme aujourd’hui : sightseeing sans me presser dans le centre et quelques emplettes (provisions et peut-être clips solaires). Mais d’abord, petit déjeuner sur la grand’ place supérieure entourée de bâtiments Renaissance. Un strudel accompagné d’un cappuccino à 3,50 euros en terrasse, ma foi ! voilà de quoi rendre un Souabe aveyronnais picard heureux de bon matin. Je suis en Europe centrale : façades ravissantes aux couleurs pastel, influences croisées de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie. J‘aime bien. Passage dans l’église des Capucins, puis dans la cathédrale, toutes deux de style baroque. Les catholiques se sont imposés dans ce pays. Les protestants n’ont pas vraiment fait leur trou. Dans la cathédrale, petite chapelle décorée avec des images de saints et de papes. Les femmes représentées sont comme d’habitude vêtues très sobrement, alors que les papes portent à vrai dire des habits de clown. Jean-Paul II siège en bonne place, la Pologne se trouve à deux pas d’ici. En revanche, l‘actuel pape brille par son absence. Trop de gauche au goût de l’évêque du coin ? Dehors, une poignée de bustes d’illustres inconnus égayent la placette de la cathédrale. Règle généralement appliquée en Slovaquie : à chaque fois qu’on installe une statue, un buste ou une plaque, c’est pour entretenir la mémoire d’un personnage dont la renommée ne dépasse pas les frontières du pays. Ah si ! Une fois, j’ai quand même vu Franz Liszt et à une autre occasion, Rubinstein, bien que ni l’un ni l’autre ne fût slovaque.

En plus du strudel dégusté sur la grand’ place, je m’envoie plus tard dans la matinée un bon petit lángos à l’ail, fromage blanc et emmental râpé, une spécialité hongroise. Je le mange dans un parc où trône une statue. Sur le socle, un soldat russe (ou un partisan ?) l’air forcément sympathique vient rendre un enfant à sa mère. Une date : 30/04/1945. Les Allemands ont mis un sacré bout de temps à lâcher prise dans Žilina.

WC publics de la place du bas. Je descends l’escalier et pénètre dans l’espace réservé aux hommes. Pas franchement pimpant, mais on a vu pire. Cependant, pas de papier, nulle part. Au niveau de l’entrée, un petit local avec un guichet. Je m’y rends. Devant la vitre, un rouleau de PQ pendouille à un crochet. Et derrière, une dame pipi. Elle s’acquitte parfaitement de son boulot, vu sous l’angle de la littérature et des séries télé, exactement comme les polars le décrivent. Elle a un âge impossible à deviner, pas jeune en tout cas. Elle est grasse, moche, et ne fait rien de particulier, les fesses de son corps aux contours imprécis vautrées sur une chaise qui souffre. Je lui désigne du doigt le rouleau de papier toilette. Elle réagit en éructant un truc en slovaque. Je lui signifie en retour dans la langue anglaise que je ne comprends pas. Ça la fait réfléchir une seconde ou deux, le temps que son cerveau mette au point une réponse. Celle-ci arrive enfin, sous la forme d’un aboiement plus sec. Je quitte alors les lieux et traverse la place pour me rendre là où l’argent circule. Les WC du centre commercial d’en face sont propres et gratuits.

Fin d’après-midi. Je suis retapé, mon vélo aussi. Les vitesses refonctionnent à merveille, grâce aux doigts de fée du réparateur. Et le tout pour 11 euros. Ça aurait coûté, à mon avis, au moins le double à Stuttgart. Ici, tout est meilleur marché. Je suis prêt à repartir. J’aimerais bien atteindre Štrbské Pleso (Hautes Tatras) et faire une rando à pied pour m’approcher des sommets. Après, on verra bien.

Ce soir, j’ai une voisine. Encore une petite dame, pas bien jolie, plus vraiment jeune, mais pas encore vieillarde. En revanche, elle est gentille. Un peu simplette aussi. Elle m’adresse la parole et je fais signe, comme d’habitude, que je ne comprends pas. Elle s’obstine à me parler en slovaque, à me poser des questions. Son problème : la plaque électrique dans la mini cuisine commune à nos deux chambres ne chauffe pas bien fort. Par la suite, elle frappe à ma porte, puis l’ouvre sans attendre que je réponde et me tend sa zappette. Il faut que je lui montre comment elle marche. Elle revient à la charge encore plus tard. Je pense qu’elle veut savoir quand commencera une émission particulière. Je n’en sais évidemment rien. J’en profite pour lui montrer comment régler le volume.

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20 août 2016, Žilina – Lokca

Départ vers 7 h, je crois. Au début, une route de rêve : tranquille, pas de voiture. Juste une petite montée au début, qui est vite avalée. Après, encore mieux. Carrément une piste cyclable, une vraie de 20 km dans la vallée de la Bystrica. Et financée quasiment en entier par… l’UE. J’ai d’ailleurs encore vu nombre de pancartes avec le drapeau européen, qui informent à propos du financement de travaux. À Stará Bystrica, un bâtiment en bois et en pierre singulier, dont le toit fait des vagues, et orné d’une horloge solaire sur la façade. Avec aussi, une fois de plus, des statues de types pas très connus (par moi, en tout cas).

La piste cyclable suit le tracé d’une ancienne voie ferrée, le long d’une vallée. Au bout, un écomusée. En ce lieu-là se trouve aussi la gare d’un petit train à vapeur. Celui-ci grimpe vaillamment le long d’un tracé avec des virages en épingle pour atteindre un col. Il transporte pas mal de touristes avec des marmots (on est samedi). Je gravis la montagne en suivant un parcours relativement proche de la voie ferrée. Je ne vois pas la locomotive, mais j’entends de temps à autre son sifflet. La montée s’avère très éprouvante. Le bitume de la route est par endroit franchement dégradé, voire carrément absent. Il me reste alors à mettre pied à terre pour pousser le vélo sur les gravillons d’une pente raide.

Une fois le col atteint, le soulagement. Une tour d’observation de taille modeste se dresse non loin de la gare du haut. Les gens embarquent dans un autre petit train. Il se met en branle. Je ne vois pas où il part. Possible qu’il n’aille pas vers l’écomusée, car il y a aussi une station plus bas sur l’autre versant. Ma route passe par là. À partir de maintenant, je devrais essentiellement rouler en descente jusqu’à la fin de la journée. Vers 18 h, je me mets en recherche d’un endroit où planter ma tente. Première tentative, j’emprunte un petit sentier, mais ça ne donne rien de probant. Je fais demi-tour, puis repère un coin prometteur sur la carte. Mais, il faut pédaler encore une poignée de km. Je m’exécute et m’engage à nouveau sur un chemin. Il grimpe dur (tu parles que ça ne devait plus que descendre pour le reste du jour !). Je pousse mon vélo. Enfin, ça y est ! Je tombe sur le lieu idéal : une piste de ski éloignée de la route. Je passe devant une petite hutte en bois, puis monte à pied dans l’herbe pour m’approcher de la lisière d’un bois. J’y suis presque.

Et là, patatras !

Que se passe-t-il un samedi dans la cambrousse en fin d’après-midi ?

Eh bien, c’est simple. Les jeunes casse-pieds sont de sortie.

Dans cette catégorie de population, le mâle est particulièrement pénible. Il est agressif et bruyant, un peu comme les jeunes chiens qui beuglent derrière un grillage (seuls les vieux savent qu’il est inutile d’aboyer comme ça, que c’est juste une vaine dépense d’énergie). Mes casse-pieds en question sont au nombre de trois ou quatre. Ils ont soudainement fait irruption en quad et moto-cross et entreprennent de grimper le long de la même côte que moi. Cela produit une ambiance charmante : des abrutis montent et descendent à plusieurs reprises le long de la piste de ski assis sur leurs trucs puants et pétaradants, alors que je sue sang et eau au beau milieu de cette troupe pour atteindre le but que je me suis fixé. Cerise sur le gâteau, de la musique assourdissante avec des basses qui font vibrer les montagnes, de quoi accélérer brutalement le processus d’érosion, commence à se faire entendre depuis la hutte devant laquelle je suis passé. Je n’ai plus assez de forces pour redescendre et repartir à la recherche d’un autre coin. Je me planque dans une petite clairière. Protégé par un mur de sapins qui endossent le rôle de cordon sanitaire. Tant pis pour la vue imprenable sur la région alentour que je m’étais promise. Au bout de 25 minutes, un peu de répit. Les engins de malheur sont partis. Même la musique s’est tue. Je dîne en paix. Je m’aventure sur la piste de ski pour contempler le paysage éclairé par le soleil couchant. Il fait presque nuit. Le quad et les motos-cross ne reviendront pas. Je ne peux pas en dire autant de la musique… Je m’y attendais un peu. Ça matraque à nouveau. On va guincher et picoler dur toute la nuit dans la hutte. Certes, on dit saoul comme un Polonais. Mais, je suppose que les jeunes Slovaques doivent eux aussi bien se défendre dans cette discipline-là. C’est quand même les gusses du pays juste à côté. Comme je suis crevé, je pense que je vais malgré tout bien dormir. Ça ne sera peut-être pas plus gênant que les Roms de l’autre soir.

On verra bien…

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